En janvier 2025, les premières grandes entreprises européennes ont publié leur rapport de durabilité sous le nouveau format CSRD. En 2026, c’est au tour des ETI. Et pour beaucoup d’entre elles, le réveil est brutal : les données demandées, émissions carbone scope 1 à 3, indicateurs sociaux, politique de gouvernance, ne se trouvent pas dans un tableur, mais dispersées dans dix systèmes différents.
L’ERP, par sa position centrale dans le système d’information, est le candidat naturel pour structurer, consolider et fiabiliser ces données. Encore faut-il savoir quels modules activer, quels outils complémentaires connecter, et par où commencer.
Ce guide détaille les obligations CSRD, le rôle de l’ERP dans le reporting durabilité, et propose une méthodologie en cinq étapes pour préparer votre système avant l’échéance réglementaire.
CSRD : rappel des obligations et calendrier
La Corporate Sustainability Reporting Directive (CSRD) remplace la directive NFRD et élargit considérablement le périmètre des entreprises soumises au reporting extra-financier. Adoptée en décembre 2022, elle impose la publication d’un rapport de durabilité conforme aux standards ESRS (European Sustainability Reporting Standards) développés par l’EFRAG.
Qui est concerné et quand ?
Le calendrier d’application est progressif :
- Exercice 2024 (publication 2025) : entreprises déjà soumises à la NFRD, grandes entreprises cotées de plus de 500 salariés.
- Exercice 2025 (publication 2026) : toutes les grandes entreprises répondant à deux des trois critères suivants, plus de 250 salariés, 50 M€ de chiffre d’affaires, 25 M€ de total bilan.
- Exercice 2026 (publication 2027) : PME cotées (avec option de report de deux ans).
- Exercice 2028 (publication 2029) : filiales européennes de groupes non-UE dépassant 150 M€ de CA en Europe.
Pour une ETI française typique, 400 salariés, 80 M€ de CA, l’échéance est l’exercice 2025, avec un premier rapport publié en 2026. Le temps presse.
Ce que la CSRD exige concrètement
Le rapport doit couvrir les douze standards ESRS thématiques, regroupés en trois piliers :
- Environnement (E1-E5) : changement climatique, pollution, eau et ressources marines, biodiversité, économie circulaire.
- Social (S1-S4) : effectifs propres, travailleurs de la chaîne de valeur, communautés affectées, consommateurs et utilisateurs finaux.
- Gouvernance (G1) : conduite des affaires, anti-corruption, lobbying.
Le rapport doit être audité par un organisme tiers indépendant (OTI) et intégré au rapport de gestion de l’entreprise, pas dans un document séparé. Le niveau d’assurance requis passe de « limitée » à « raisonnable » d’ici 2028, ce qui signifie des exigences de traçabilité et de fiabilité des données comparables à celles de l’information financière.
Pourquoi l’ERP est au cœur du reporting CSRD
Le réflexe de nombreuses entreprises est de traiter le reporting CSRD comme un projet RSE isolé, confié au département développement durable avec un fichier Excel partagé. Cette approche fonctionne peut-être pour le premier rapport, mais elle ne tient pas face aux exigences de fiabilité croissantes.
L’ERP centralise déjà une grande partie des données nécessaires
Un ERP moderne contient nativement des données indispensables au reporting CSRD :
- Données financières : achats par fournisseur et catégorie (base du calcul des émissions scope 3 amont), investissements, provisions environnementales.
- Données logistiques : consommations énergétiques des sites, distances de transport, volumes de matières premières.
- Données RH : effectifs, turnover, formation, écart de rémunération hommes-femmes, accidents du travail.
- Données achats : qualification fournisseurs, certifications, traçabilité chaîne d’approvisionnement.
Le problème n’est pas l’absence de données, mais leur fragmentation. Les consommations électriques sont dans la gestion des sites, les heures de formation dans le module RH, les achats de matières dans la supply chain. L’ERP est le seul système capable de consolider ces flux sans ressaisie manuelle.
L’auditabilité comme argument décisif
Avec le passage à l’assurance raisonnable prévu en 2028, chaque donnée ESG devra être traçable jusqu’à sa source, avec un historique de modifications. Un tableur Excel n’offre pas cette piste d’audit. Un ERP, oui, à condition que les données ESG y transitent avec le même niveau de rigueur que les données comptables.
Données ESG à collecter : la cartographie par pilier
Avant de configurer quoi que ce soit dans l’ERP, il faut identifier précisément quelles données collecter. Voici une cartographie structurée par pilier ESRS.
Environnement
| Donnée | Source typique dans l’ERP | Standard ESRS |
|---|---|---|
| Émissions GES scope 1 (combustion directe) | Module gestion des actifs / maintenance | E1 |
| Émissions GES scope 2 (énergie achetée) | Achats / gestion des sites | E1 |
| Émissions GES scope 3 (chaîne de valeur) | Achats fournisseurs + logistique | E1 |
| Consommation d’eau | Gestion des sites / production | E3 |
| Déchets générés et taux de recyclage | Production / qualité | E5 |
| Consommation de matières premières | Supply chain / production | E5 |
Social
| Donnée | Source typique dans l’ERP | Standard ESRS |
|---|---|---|
| Effectifs par type de contrat, genre, âge | Module RH | S1 |
| Turnover et recrutements | Module RH | S1 |
| Heures de formation par catégorie | Module RH / formation | S1 |
| Écart de rémunération H/F | Paie | S1 |
| Accidents du travail (taux de fréquence/gravité) | HSE / RH | S1 |
| Évaluation ESG des fournisseurs | Achats / SRM | S2 |
Gouvernance
| Donnée | Source typique dans l’ERP | Standard ESRS |
|---|---|---|
| Politique anti-corruption | GRC / conformité | G1 |
| Incidents signalés (alertes éthiques) | GRC / workflow | G1 |
| Formation éthique des collaborateurs | RH / formation | G1 |
Modules ERP pour le reporting durabilité : ce que proposent les éditeurs Tier 1
Les grands éditeurs ont investi massivement dans des modules dédiés à la durabilité depuis l’adoption de la CSRD.
SAP Sustainability Control Tower
SAP propose la solution la plus intégrée du marché avec sa Sustainability Control Tower, disponible dans S/4HANA Cloud. Le module centralise les données carbone (scopes 1, 2 et 3), les indicateurs sociaux et de gouvernance dans un tableau de bord unifié. Les points forts :
- SAP Sustainability Footprint Management : calcul automatisé de l’empreinte carbone produit par produit, en utilisant les données réelles de la supply chain S/4HANA.
- Green Ledger : un grand livre comptable parallèle qui enregistre les flux environnementaux avec la même rigueur que les flux financiers, piste d’audit complète.
- Intégration native ESRS : modèles de reporting pré-configurés alignés sur les douze standards.
Limite : le coût. SAP Sustainability Control Tower est une licence additionnelle significative, et son déploiement suppose un S/4HANA déjà en place. Pour une ETI qui tourne sur SAP ECC, la migration vers S/4HANA reste un prérequis.
IFS Cloud, module ESG intégré
IFS a intégré des capacités ESG directement dans IFS Cloud, sans module séparé. L’approche est différente de SAP : plutôt qu’un tableau de bord centralisé, IFS injecte les indicateurs ESG dans les processus métier existants, gestion d’actifs, maintenance, supply chain.
Points forts pour les industriels :
- Suivi des émissions carbone liées à la maintenance et à la gestion d’actifs (scope 1 et 2 très détaillé).
- Traçabilité des matières premières et certifications fournisseurs intégrée au module achats.
- Reporting conforme aux taxonomies européennes.
IFS est particulièrement pertinent pour les entreprises industrielles et de services techniques, secteurs où les émissions scope 1 constituent une part significative du bilan carbone.
Unit4, reporting ESG pour les organisations de services
Unit4 cible les entreprises de services, le secteur public et les organisations à but non lucratif. Son module ESG se concentre sur les indicateurs sociaux, logique pour des organisations dont l’empreinte environnementale directe est limitée, mais dont les enjeux S1 (effectifs propres) sont centraux.
Fonctionnalités clés : tableaux de bord RH enrichis d’indicateurs ESRS, suivi de la diversité et de l’inclusion, calcul automatisé de l’écart de rémunération. Pour les émissions carbone, Unit4 s’appuie sur des intégrations avec des outils spécialisés plutôt que sur un module natif.
ERP mid-market : comment Infor CloudSuite et Sage X3 s’adaptent
Les ETI ne tournent pas toutes sur SAP ou IFS. Deux acteurs mid-market méritent une attention particulière pour leur approche pragmatique de la CSRD.
Infor CloudSuite, la durabilité par l’industrie
Infor a choisi une approche sectorielle. CloudSuite Industrial et CloudSuite Food & Beverage intègrent des indicateurs de durabilité spécifiques aux contraintes de chaque filière :
- Traçabilité lot par lot des matières premières (crucial pour le scope 3 et E5).
- Gestion de l’énergie par site de production avec ventilation par ligne de fabrication.
- Module qualité enrichi d’indicateurs de conformité environnementale.
Infor ne propose pas de « Sustainability Control Tower » comparable à SAP, mais la richesse de ses données opérationnelles permet de construire un reporting CSRD fiable en s’appuyant sur Infor Birst (BI intégrée) et des connecteurs vers des outils carbone spécialisés.
Sage X3, le pragmatisme mid-market
Sage X3 n’a pas de module ESG natif à ce jour. La stratégie de Sage repose sur l’ouverture : APIs REST pour extraire les données nécessaires (achats, RH, production) et les alimenter dans un outil de reporting ESG dédié.
Pour une ETI sur Sage X3, la démarche CSRD implique :
- Identifier les données disponibles dans X3 (achats par catégorie, effectifs, consommations).
- Configurer des extractions automatisées via l’API.
- Connecter un outil ESG spécialisé (voir section suivante) qui agrège, calcule les facteurs d’émission et génère le rapport ESRS.
C’est moins intégré que SAP ou IFS, mais pour une ETI qui n’a pas le budget d’un module Tier 1, c’est une approche réaliste et fonctionnelle.
Intégration avec les outils ESG spécialisés
Quel que soit l’ERP, la plupart des entreprises auront besoin d’un outil spécialisé pour le calcul carbone et la génération du rapport CSRD. Voici les principaux acteurs et leur niveau d’intégration ERP.
Greenly
Greenly est la plateforme de bilan carbone la plus répandue en France. Elle propose des connecteurs natifs avec les principaux logiciels comptables et ERP (Sage, Cegid, SAP via extraction). Son approche est semi-automatisée : Greenly ingère les données d’achats, applique des facteurs d’émission (base ADEME / GHG Protocol) et calcule les scopes 1, 2 et 3.
Intégration ERP : extraction des écritures comptables et des factures d’achat. Connecteur API disponible. Le calcul scope 3 s’appuie sur la méthode monétaire (dépenses × facteurs d’émission par catégorie), ce qui fonctionne bien avec les données ERP mais reste moins précis que la méthode physique.
Sweep
Sweep cible les grandes entreprises et les ETI avec une plateforme de gestion carbone complète : bilan carbone, plan de décarbonation, reporting CSRD. Son avantage : la granularité. Sweep permet un calcul scope 3 par fournisseur individuel en intégrant les données d’émission fournies par chaque partenaire.
Intégration ERP : API REST et connecteurs pré-construits pour SAP, Oracle et Microsoft Dynamics. Pour les autres ERP, export CSV structuré ou développement d’un connecteur dédié.
Plan A
Plan A est la plateforme de référence en Allemagne et au Benelux, avec une forte présence dans l’industrie. Elle offre un reporting CSRD complet, incluant les standards ESRS et la taxonomie européenne. Son moteur de calcul carbone est certifié TÜV.
Intégration ERP : connecteurs natifs SAP et Microsoft Dynamics. API ouverte pour les autres systèmes. Plan A se distingue par sa capacité à intégrer des données physiques (kWh, tonnes, litres) directement depuis les modules de production ERP, ce qui améliore significativement la précision du scope 1 et 2.
Ecovadis, l’évaluation fournisseurs
Ecovadis n’est pas un outil de reporting CSRD à proprement parler, mais sa plateforme d’évaluation ESG des fournisseurs est devenue quasi-incontournable pour le volet S2 (travailleurs de la chaîne de valeur) et le scope 3 amont. L’intégration avec les modules achats de SAP Ariba, Coupa et Oracle est native. Pour les autres ERP, les scores Ecovadis peuvent être importés via API dans la fiche fournisseur.
Méthodologie : 5 étapes pour préparer son ERP au reporting CSRD
Étape 1, Réaliser une analyse de double matérialité
Avant de toucher à l’ERP, identifiez quels standards ESRS sont matériels pour votre entreprise. La CSRD n’exige pas de reporter sur les douze standards, uniquement sur ceux qui sont matériels du point de vue de l’impact (votre impact sur l’environnement et la société) et du point de vue financier (impact des enjeux ESG sur votre entreprise).
Une ETI industrielle reportera probablement sur E1 (climat), E5 (économie circulaire), S1 (effectifs) et G1 (gouvernance). Une entreprise de services se concentrera sur S1 et G1. Cette analyse conditionne directement les données à collecter dans l’ERP.
Étape 2, Cartographier les données existantes dans l’ERP
Pour chaque standard ESRS matériel, listez les points de données requis et identifiez lesquels sont déjà disponibles dans l’ERP, lesquels nécessitent un enrichissement, et lesquels doivent être collectés ailleurs.
Concrètement, créez un tableau à quatre colonnes : indicateur ESRS, source actuelle, qualité (fiable / approximative / absente), action requise. Ce diagnostic révèle l’écart entre ce que l’ERP contient déjà et ce que la CSRD exige.
Étape 3, Configurer les flux de données ESG dans l’ERP
Trois types d’actions sont généralement nécessaires :
- Enrichir les données existantes : ajouter des champs personnalisés (facteur d’émission par fournisseur, certification environnementale, catégorie de déchet) aux fiches existantes, fournisseurs, articles, sites.
- Automatiser la collecte : configurer des interfaces avec les compteurs d’énergie, les systèmes de gestion des déchets, les outils RH pour les données sociales.
- Structurer la traçabilité : activer les logs d’audit sur les champs ESG critiques pour garantir la piste d’audit exigée par l’OTI.
Étape 4, Connecter l’outil de reporting ESG
Choisissez l’outil ESG adapté à votre taille et à votre ERP (voir section précédente). Configurez les flux de données automatisés entre l’ERP et l’outil ESG :
- Export quotidien ou hebdomadaire des données d’achats, RH et production.
- Import des facteurs d’émission et des scores fournisseurs.
- Synchronisation des référentiels (plan comptable, nomenclature fournisseurs) pour garantir la cohérence.
Prévoyez une phase de réconciliation de trois mois minimum : comparez les données calculées par l’outil ESG avec vos estimations manuelles et identifiez les écarts.
Étape 5, Tester le rapport et préparer l’audit
Générez un rapport CSRD « à blanc » sur l’exercice en cours, même incomplet. Soumettez-le à une revue interne croisée (finance, RSE, opérations) et identifiez les trous. Engagez un pré-audit avec votre OTI pour valider la méthodologie et la traçabilité avant la publication officielle.
Les entreprises qui ont réussi leur première publication CSRD en 2025 avaient toutes réalisé au moins un dry run complet un an avant l’échéance.
Retour d’expérience : une ETI industrielle face à la CSRD
Prenons le cas d’une ETI industrielle française, 600 salariés, 120 M€ de CA, quatre sites de production en France et au Benelux. L’entreprise tourne sur SAP ECC avec un projet de migration S/4HANA prévu pour 2027.
Le diagnostic initial (T-18 mois)
L’analyse de double matérialité identifie cinq standards matériels : E1 (climat), E3 (eau), E5 (économie circulaire), S1 (effectifs) et G1 (gouvernance). Le diagnostic des données ERP révèle que 60 % des indicateurs E1 et S1 sont déjà disponibles dans SAP ECC, mais éparpillés dans des transactions différentes sans consolidation.
Les données manquantes : émissions scope 3 amont (aucun facteur d’émission associé aux fournisseurs), consommation d’eau par site (suivi manuel sur tableur), taux de recyclage des déchets (données dans le système du prestataire déchets, pas dans SAP).
La mise en œuvre (T-12 à T-6 mois)
L’entreprise choisit de ne pas attendre la migration S/4HANA. Elle déploie trois actions sur SAP ECC :
- Enrichissement des fiches fournisseurs : ajout de champs personnalisés pour le facteur d’émission (tCO₂e/k€) et la note Ecovadis, alimentés par import trimestriel.
- Interface compteurs d’énergie : connexion des compteurs Enedis et des relevés gaz aux ordres de fabrication SAP, permettant une ventilation des consommations par ligne de production.
- Connexion Greenly : extraction automatisée des écritures d’achat vers Greenly pour le calcul scope 3 par la méthode monétaire.
Pour les données sociales, le module SAP HCM fournit déjà les effectifs, le turnover et les accidents du travail. Les heures de formation nécessitent un enrichissement des infotypes.
Les résultats
Le premier dry run à T-6 mois couvre 85 % des indicateurs requis. Les 15 % restants (principalement le scope 3 aval et les indicateurs biodiversité) font l’objet d’estimations documentées, acceptées par l’OTI en phase de pré-audit.
Le coût total du projet : 180 k€ sur 18 mois, dont 80 k€ pour l’outil ESG et les connecteurs, 60 k€ de consulting méthodologique, et 40 k€ de paramétrage SAP interne. Un investissement significatif, mais sans commune mesure avec les sanctions prévues pour non-conformité, et surtout, un investissement qui sera amorti lors de la migration S/4HANA, puisque les flux de données ESG seront directement repris dans la Sustainability Control Tower.
Ce qu’il faut retenir
La CSRD n’est pas un exercice de reporting de plus à confier au département RSE. C’est une transformation de la gestion des données d’entreprise qui touche la finance, les achats, la production et les RH, exactement le périmètre d’un ERP.
Les entreprises qui abordent la CSRD comme un projet ERP, avec la même rigueur méthodologique qu’une migration ou un déploiement de module, sont celles qui réussissent leur mise en conformité dans les délais et le budget.
Pour les ETI soumises à l’échéance 2026, le temps d’action est maintenant. Commencez par l’analyse de double matérialité, cartographiez vos données ERP, et engagez le dialogue avec votre OTI. Le premier rapport ne sera pas parfait, mais il doit exister.
Pour aller plus loin : consultez notre guide complet de l’implémentation ERP en 2026 et notre analyse du ROI d’un projet ERP pour dimensionner votre investissement.