Gérer une flotte de navires ressemble peu à gérer une usine ou une chaîne de distribution. Les actifs sont mobiles, en mer pendant des semaines, sous juridiction variable, avec des équipages multinationaux rotatifs. Les réglementations se superposent : ISM Code, SOLAS, MLC 2006, MARPOL, et désormais une couche carbone obligatoire (CII, EU ETS maritime). Un ERP généraliste — SAP, Odoo, Dynamics — ne couvre pas ces spécificités. Le secteur maritime a développé ses propres logiciels de gestion de flotte, et le marché s’est consolidé autour de quelques acteurs dominants.
Ce comparatif examine les quatre solutions les plus déployées en 2026 : BASSnet Neo, SERTICA, Helm CONNECT et SpecTec AMOS-X. L’angle est opérationnel : quels modules, quelle cible de flotte, quelle approche conformité, quel budget.
Les spécificités de la gestion ERP dans le secteur maritime
Modules critiques : maintenance navires (PMS), équipages, achats ship chandler
Un ERP maritime doit couvrir trois domaines que les ERP généralistes ignorent.
Le Planned Maintenance System (PMS) est le coeur du dispositif. Il planifie la maintenance préventive de chaque équipement à bord (moteurs, pompes, systèmes de sécurité), suit les heures de fonctionnement, génère des ordres de travail et traite les rapports de panne. Sans PMS structuré, un navire ne peut pas obtenir — ni maintenir — la certification ISM de son organisme de classification.
La gestion des équipages est un défi à part entière. Les seafarers sont soumis à la Convention du travail maritime (MLC 2006) qui réglemente le temps de repos, les certifications STCW, la durée des contrats, la composition de l’équipage par poste. Un ERP maritime gère les rotations, les certificats (STCW, médicaux, formations obligatoires), les paies multi-devises et le rapatriement. La moindre non-conformité lors d’une inspection PSC (Port State Control) peut conduire à une immobilisation du navire.
Les achats ship chandler suivent une logique propre : approvisionnement en pièces de rechange et consommables dans des ports du monde entier, gestion de stocks multiples (à bord, à quai, en transit), délais d’urgence. L’intégration avec les fournisseurs de pièces et les ship chandlers locaux est une fonctionnalité différenciante.
Conformité ISM Code, SOLAS, MLC 2006, MARPOL
L’ISM Code (International Safety Management Code) impose une documentation rigoureuse de tous les processus de sécurité à bord : audits internes, exercices d’urgence, rapports d’accident et de quasi-accident, revues de direction. Le Document de Conformité (DOC) de la compagnie et le Certificat de Gestion de la Sécurité (SMC) de chaque navire dépendent de cette traçabilité. Un ERP maritime intègre ces flux documentaires dans son module HSEQ (Health, Safety, Environment, Quality).
SOLAS (Safety of Life at Sea) et MARPOL (prévention de la pollution marine) ajoutent des exigences d’inspection, de certification des équipements (bouées de survie, extincteurs, systèmes de traitement des eaux de ballast) et de registres de pollution. Ces certificats ont des dates d’expiration ; les ERP maritimes les suivent et déclenchent des alertes en amont.
Reporting réglementaire : CII, EU ETS maritime, IMO DCS
Depuis le 1er janvier 2023, le calcul de l’Energy Efficiency Existing Ship Index (EEXI) et le reporting annuel du Carbon Intensity Indicator (CII) sont obligatoires pour les navires de 5 000 GT et plus (IMO, source officielle). Le CII note chaque navire de A à E selon l’efficacité carbone de ses voyages. Les navires qui accumulent trois notes D consécutives ou une note E doivent soumettre un plan d’action correctif. Ce rating est public et influence les décisions d’affrètement.
L’EU ETS maritime a étendu le système européen de quotas carbone au transport maritime depuis 2024. Les compagnies doivent acquérir des quotas couvrant 40 % de leurs émissions vérifiées 2024 et 70 % pour 2025, jusqu’à 100 % à partir de 2027 (European Commission, Climate Action). Cela s’applique aux navires de 5 000 GT+ entrant dans les ports européens : 100 % des émissions inter-ports UE, 50 % des voyages ayant un terminal hors UE. Un ERP maritime doit agréger les données de consommation de carburant par voyage pour alimenter ce reporting.
L’IMO DCS (Data Collection System) collecte les données de consommation de carburant annuellement pour tous les navires de 5 000 GT+. C’est la base de données qui alimente le calcul du CII.
Un ERP sans module de reporting carbone intégré oblige la compagnie à exporter ses données dans des tableurs — un risque d’erreur et de non-conformité non négligeable.
BASSnet Neo (BASS Software) — le leader enterprise
Modules et architecture
BASSnet Neo est la version cloud-native de la plateforme historique de BASS Software, société chypriote (HE181700) fondée depuis plusieurs décennies dans le maritime. La solution tourne sur Microsoft Azure avec une architecture conteneurisée, une disponibilité contractuelle de 99,5 % et une posture de sécurité zero-trust conforme aux standards NIST2.
L’ERP couvre l’ensemble des domaines critiques : maintenance technique et PMS, gestion financière, HSEQ, opérations de flotte, gestion des équipages et paie, achats, gestion documentaire et Business Intelligence. L’audit de conformité ISAE 3402 Type II valide les contrôles internes de la solution.
Positionnement et clientèle
BASS Software compte plus de 100 clients et gère plus de 2 000 navires dans le monde (BASS Software, site officiel). La liste de clients publics inclut NYK Line (armateur japonais majeur), BW LNG (30 méthaniers et FSRUs, contrat signé en 2026 — Seatrade Maritime), ECOS LNG, Stolt Tankers, et Havila.
Le profil cible est celui des grands armateurs et sociétés de ship management, typiquement avec des flottes de 30 navires et au-delà. Les groupes grecs et norvégiens — qui concentrent une part significative de la flotte mondiale de tankers et de vraquiers — figurent parmi les principaux utilisateurs historiques.
Forces et limites
Force principale : profondeur fonctionnelle et traçabilité réglementaire complète sur toute la chaîne (ISM, SOLAS, MLC, CII, EU ETS). L’outil a été calibré par des décennies d’usage dans des environnements d’inspection rigoureuse.
Limite : c’est un système enterprise. Un armateur de 5 navires n’a pas le profil client de BASS, et le ticket d’entrée (implémentation, formation, support dédié) est dimensionné pour des opérations structurées. Le cycle de vente et de déploiement est long.
SERTICA (Logimatic) — challenger cloud-first mid-market
Architecture SaaS et modules
SERTICA, développée par Logimatic Solutions (Danemark), est construite comme un SaaS cloud-first hébergé sur Microsoft Azure. L’architecture distingue clairement les opérations à bord (offline possible, synchronisation différée) de la supervision depuis le shore office. C’est un avantage concret dans les zones de connectivité VSAT intermittente.
Les modules couvrent : maintenance (PMS), achats, HSQE, crewing (via un partenariat avec le système OMEGA, officialisé en décembre 2024 — Sertica, source), performance, logbook, vessel reporting et gestion de flotte.
Positionnement : armateurs mid-market
SERTICA revendique plus de 50 compagnies maritimes et plus de 3 000 navires (Sertica, site officiel). La solution cible les armateurs de taille intermédiaire (flottes de 5 à 100 navires) qui cherchent un outil fonctionnellement complet sans la complexité d’un système enterprise. Des clients comme Berge Bulk, Condor Ferries, Svitzer et DFDS illustrent la diversité de la base (vraquiers, ferries, remorqueurs, ro-ro).
La fourchette tarifaire estimée sur les benchmarks tiers (Capterra, SoftwareFinder) se situe entre 2 500 et 5 000 USD par navire et par an, ce qui en fait l’une des options les mieux placées sur le rapport fonctionnalités/coût.
Points forts : UX, offline, API ouverte
L’interface est conçue pour être utilisable directement par les officiers à bord, sans formation longue. La gestion du mode offline — avec synchronisation propre entre le navire et le shore — est documentée comme un différenciateur fort sur les routes à faible connectivité (Arctique, traversées transpacifiques longues).
La RINA (classification society italienne) distribue SERTICA sous sa marque, signe que l’outil est intégré dans des workflows d’inspection et de certification tiers (RINA.org).
Helm CONNECT (Helm Operations) — spécialiste workboats et ferries
Profil produit
Helm CONNECT est développé par Helm Operations (Victoria, Canada). La solution cible en priorité les workboats, remorqueurs, ferries et navires de service offshore — un segment distinct des grands armateurs de cargo ou de tankers. La plateforme gère aujourd’hui plus de 4 000 navires pour plus de 200 compagnies (Helm Operations, site officiel).
Les modules couvrent : opérations et dispatch (logbooks, billing), maintenance, conformité et gestion des certifications, gestion des équipages et planification des quarts, paie.
Cible spécifique : ferries et opérateurs régionaux
Washington State Ferries (l’un des plus grands réseaux de ferries d’Amérique du Nord) a adopté Helm CONNECT pour sa gestion de l’équipage (Digital Ship). Foss Maritime, opérateur de remorqueurs américain, l’a sélectionné pour la centralisation de ses opérations.
C’est la solution naturelle pour un opérateur de ferries régionaux ou de flotte de service (supply vessels, support offshore côtier) qui a besoin d’un outil opérationnel avant tout — dispatch, scheduling, facturation — sans nécessiter la profondeur d’un ERP maritime enterprise.
Forces et limites
Force : conçu pour l’usage opérationnel quotidien des équipages, pas seulement pour le back-office. L’ergonomie est adaptée au terrain.
Limite : Helm CONNECT n’est pas positionné pour les grands armateurs de cargo ou de tankers avec des flottes internationales lourdes. La couverture réglementaire ISM/CII est moins profonde qu’un BASSnet Neo ou un SERTICA.
SpecTec AMOS-X — maintenance et asset management
Positionnement asset management
SpecTec opère depuis 1985. Sa solution phare AMOS a été déployée sur plusieurs milliers de navires dans le monde. En septembre 2025, SpecTec a lancé AMOS-X, une refonte de sa plateforme autour de trois modules intégrés : Maintenance, Inventory et Procurement (SpecTec, communiqué officiel).
L’angle de SpecTec est celui de la gestion des actifs et de la maintenance — plus qu’un ERP maritime complet. La solution est souvent utilisée en complément d’outils financiers ou de gestion d’équipage tiers.
Modules et données de performance
Les trois modules AMOS-X :
- Maintenance : planification des tâches préventives, gestion des pannes, suivi de l’état des équipements, maintenance conditionnelle
- Inventory : visibilité des pièces de rechange et consommables par navire et à quai
- Procurement : gestion des achats de la réquisition à la sélection fournisseur
SpecTec publie des chiffres de retour sur investissement : 30 000 USD économisés par navire et par an en coûts de maintenance et de carburant, réduction de 50 % du temps de préparation des audits (SpecTec, site officiel). Ces chiffres proviennent de communications commerciales internes et doivent être lus comme des ordres de grandeur, pas comme des garanties contractuelles.
La société dispose de bureaux en Chine, Chypre, Italie, Singapour, Royaume-Uni et USA — couverture mondiale qui facilite le support sur les ports principaux.
Autres solutions à connaître
Marsoft et K-System couvrent des besoins de finance maritime spécialisée (valuation de navires, charter party accounting, voyage P&L). Ce sont des outils de niche complémentaires à un ERP de gestion de flotte, pas des ERP maritimes à proprement parler.
SMARTShip (MariApps) est un entrant plus récent avec une architecture cloud intégrée (technique, équipage, comptabilité, conformité). Il gagne du terrain dans les compagnies asiatiques de taille intermédiaire.
NOZZLE et SHIPMATE sont des solutions émergentes ciblant des opérateurs plus petits avec des budgets limités. Leur couverture réglementaire et leur profondeur fonctionnelle restent inférieures aux acteurs établis.
Tableau comparatif synthétique
| Critère | BASSnet Neo | SERTICA | Helm CONNECT | SpecTec AMOS-X |
|---|---|---|---|---|
| Déploiement | Cloud natif (Azure) | Cloud (Azure) + offline | Cloud / web | Cloud |
| Cible flotte | 30-200+ navires | 5-100 navires | Workboats, ferries | Tous types |
| Prix indicatif | Sur devis (enterprise) | ~2 500-5 000 USD/navire/an | Sur devis | Sur devis |
| PMS maintenance | Oui, intégré | Oui, intégré | Oui | Oui (coeur produit) |
| Gestion équipages | Oui, complet | Oui (via OMEGA) | Oui (scheduling) | Non natif |
| Financier / comptabilité | Oui | Partiel | Non natif | Non natif |
| CII / EU ETS | Oui | Oui | Partiel | Partiel |
| ISM / HSEQ | Oui, complet | Oui | Oui | Partiel (via Maintenance) |
| Offline bord | Oui | Oui (différenciant) | Oui | Oui |
| Clients notables | NYK Line, BW LNG, Stolt Tankers | Berge Bulk, DFDS, Svitzer | Washington State Ferries, Foss Maritime | Large base internationale |
| Navires sous gestion | 2 000+ | 3 000+ | 4 000+ | Plusieurs milliers |
Comment choisir : matrice de décision par taille de flotte et type d’exploitation
Le secteur maritime n’est pas homogène. Un tanker VLCC en pool management avec une dizaine d’armateurs partenaires n’a pas les mêmes besoins qu’un opérateur de ferries régionaux ou qu’une compagnie offshore.
Moins de 10 navires — opérateur régional ou spécialisé : SERTICA ou Helm CONNECT. Le premier si vous gérez des cargo, des tankers ou des vraquiers avec des besoins PMS et procurement sérieux ; le second si vous opérez des workboats, des ferries ou des vessels de service avec une priorité sur le dispatch et le scheduling. Les deux ont un ticket d’entrée raisonnable et des implémentations plus rapides.
10 à 50 navires — armateur ou société de ship management en croissance : SERTICA reste bien positionné. SpecTec AMOS-X peut compléter sur la maintenance si vous avez déjà un outil financier. À cette taille, la structuration des processus ISM et la préparation aux inspections PSC deviennent critiques — choisissez un outil qui les intègre nativement, pas via des tableurs.
Plus de 50 navires — armateur established ou gestionnaire de flotte tierce : BASSnet Neo est le choix naturel pour les opérations internationales complexes. La profondeur du module financier, la couverture réglementaire complète (CII, EU ETS, ISM, MLC) et la liste de références dans les grandes compagnies mondiales pèsent. SpecTec AMOS-X peut coexister pour la gestion des actifs et de la maintenance sur des flottes hétérogènes.
Point d’attention commun : quel que soit l’outil retenu, évaluez précisément le module de reporting carbone avant signature. Le CII est déjà obligatoire, l’EU ETS monte en puissance jusqu’à 100 % en 2027. Un système incapable de générer automatiquement les données de consommation par voyage au format IMO DCS ou EU ETS vous forcera à des re-saisies manuelles coûteuses et risquées.
Pour aller plus loin sur la gestion de la chaîne logistique, lisez notre guide complet sur les ERP supply chain, WMS et TMS, notre comparatif des ERP transport et logistique (Oracle TM, SAP TM, Alpega) et notre dossier sur les ERP pour le commerce international et la conformité douanière.