Votre ETI a investi sur la CSRD. Un consultant a cartographié les indicateurs ESRS, un module ESG a été activé dans l’ERP, et le premier rapport de durabilité est en cours de rédaction. Puis votre banquier d’affaires vous transmet la demande de données d’un fonds d’infrastructure londonien en amont d’une levée de 40 millions d’euros. Le questionnaire cite IFRS S1 et S2. Vous ne savez pas ce que c’est.
Ce n’est pas un oubli dans votre projet CSRD. C’est un référentiel distinct, émis par un organisme différent, pour une audience différente : les investisseurs internationaux. Et les deux référentiels ne produisent pas les mêmes données, même quand ils parlent de durabilité.
Ce guide explique la différence, ce que l’ISSB exige concrètement, et comment adapter votre ERP pour couvrir les deux en 2026.
ISSB vs CSRD : les différences fondamentales que votre DAF doit comprendre
CSRD (Europe) : double matérialité, audience parties prenantes, référentiel ESRS
La directive CSRD (Corporate Sustainability Reporting Directive) impose aux grandes entreprises et ETI européennes de publier un rapport de durabilité couvrant l’ensemble de leurs impacts ESG selon les standards ESRS développés par l’EFRAG. Sa logique centrale est la double matérialité : l’entreprise doit rapporter à la fois sur les risques que la durabilité fait peser sur sa valeur financière (matérialité financière) ET sur les impacts que ses activités ont sur la société et l’environnement (matérialité d’impact).
L’audience visée est large : salariés, clients, fournisseurs, organisations de la société civile, régulateurs européens. Le rapport est intégré au rapport de gestion et soumis à une assurance externe.
ISSB (international) : matérialité financière, audience investisseurs, référentiel IFRS S1/S2
L’International Sustainability Standards Board (ISSB), rattaché à la Fondation IFRS, a émis IFRS S1 et IFRS S2 en juin 2023. Sa logique est radicalement différente : matérialité financière uniquement. L’ISSB ne s’intéresse qu’aux informations qui affectent les flux de trésorerie, l’accès au financement ou le coût du capital d’une entreprise. Les impacts environnementaux ou sociaux qui n’ont pas de traduction financière n’entrent pas dans le périmètre.
L’audience est précisément définie : les investisseurs et les marchés financiers. Le reporting ISSB s’intègre dans les états financiers annuels, pas dans un rapport ESG séparé. C’est le standard que les analystes buy-side, les fonds d’infrastructure, les agences de notation financière et les banques internationales utilisent comme référence.
Tableau comparatif CSRD vs ISSB
| Critère | CSRD / ESRS | ISSB / IFRS S1-S2 |
|---|---|---|
| Émetteur | Commission européenne / EFRAG | Fondation IFRS / ISSB |
| Matérialité | Double (financière + impact) | Financière uniquement |
| Audience principale | Parties prenantes larges | Investisseurs, marchés financiers |
| Format de publication | Rapport de gestion (section dédiée) | États financiers annuels |
| Périmètre géographique | Obligatoire UE | Adoption volontaire ou obligatoire par juridiction |
| Assurance externe | Obligatoire (assurance limitée, puis raisonnable) | Recommandée, obligatoire selon juridiction |
| Horizon temporel | Court, moyen et long terme | Moyen terme (horizon investisseur) |
IFRS S1 et S2 : que demandent exactement ces standards ?
IFRS S1 : exigences générales sur les quatre piliers TCFD
IFRS S1 définit les exigences générales de divulgation pour toutes les informations sustainability-related qui affectent la valeur d’une entreprise. Il s’articule sur quatre piliers hérités du cadre TCFD (Task Force on Climate-related Financial Disclosures) :
- Gouvernance : comment le conseil d’administration supervise les risques et opportunités de durabilité, et comment la direction les intègre dans ses décisions.
- Stratégie : comment les risques et opportunités de durabilité affectent le modèle d’affaires, la chaîne de valeur et la planification financière à court, moyen et long terme.
- Gestion des risques : les processus d’identification, d’évaluation et de gestion des risques de durabilité, et comment ils s’intègrent au risk management global.
- Métriques et cibles : les indicateurs quantitatifs qui permettent de mesurer la performance et de suivre les progrès vers les objectifs.
Ce cadre s’applique à l’ensemble des thématiques de durabilité : climat, eau, biodiversité, capital humain, conditions de travail dans la chaîne d’approvisionnement. IFRS S1 est le standard “chapeau” ; IFRS S2 en est l’application spécifique au changement climatique.
IFRS S2 : les métriques climatiques que les investisseurs regardent
IFRS S2 est centré sur le changement climatique et impose des divulgations sur deux types de risques :
- Risques physiques : risques aigus (événements météorologiques extrêmes, inondations) et chroniques (hausse des températures, stress hydrique) qui peuvent affecter la valeur des actifs ou la continuité opérationnelle.
- Risques de transition : risques liés aux politiques carbone (taxe carbone, ETS), aux évolutions technologiques (décarbonation d’une filière) ou aux préférences des marchés (réallocation de capital vers les actifs verts).
Les métriques obligatoires cross-sector d’IFRS S2 comprennent notamment : les émissions GES Scope 1, 2 et 3 (selon les 15 catégories du GHG Protocol), les dépenses d’investissement (capex) et opérationnelles (opex) liées au plan de transition climatique, le prix interne du carbone utilisé dans les décisions d’investissement, et la part des rémunérations des dirigeants indexée sur des objectifs climatiques.
L’adoption mondiale : 21 juridictions en 2026, la moitié du PIB mondial
Depuis l’endorsement de l’IOSCO (Organisation internationale des commissions de valeurs) en juillet 2023, l’adoption de l’ISSB a accéléré significativement. Selon la Fondation IFRS, au début 2026, 21 juridictions avaient adopté les standards sur une base volontaire ou obligatoire, et près de 40 étaient en train de finaliser leur cadre d’adoption. Ces juridictions représentent plus de la moitié du PIB mondial et plus de 40 % de la capitalisation boursière globale (source : IFRS Foundation, mai 2024).
Parmi les adoptants notables : le Royaume-Uni (UK Sustainability Reporting Standards alignés ISSB), le Canada, l’Australie, le Japon, Singapour, Hong Kong, et le Brésil (obligatoire pour les entités cotées de grande taille dès le 1er janvier 2026). La Chine a publié ses propres standards nationaux en forte convergence avec l’ISSB.
Pour une ETI française qui lève des fonds auprès d’un fonds basé à Londres, Toronto ou Singapour, le reporting ISSB n’est pas une option. C’est la langue commune des marchés de capitaux internationaux.
Ce que l’ERP doit tracer pour ISSB que la CSRD ne couvre pas
Les métriques financières climatiques : une logique différente
La CSRD vous demande de mesurer vos impacts (tonnes de CO2 émises, mètres cubes d’eau consommés, pourcentage de déchets recyclés). L’ISSB vous demande de mesurer l’impact de ces risques sur votre bilan et vos flux de trésorerie.
Concrètement, ce que votre ERP ne trace probablement pas encore pour ISSB :
- Valeur des actifs exposés aux risques physiques : quelle part de vos immobilisations est localisée dans des zones à risque d’inondation, de chaleur extrême ou de stress hydrique ? Ce n’est pas une donnée ESG ; c’est une donnée patrimoniale à croiser avec des données climatiques géolocalisées.
- Capex de transition : quel montant de vos investissements annuels est alloué à la décarbonation (remplacement d’équipements thermiques, efficacité énergétique, bornes de recharge) ? Ce suivi doit être tracé dans le module de comptabilité analytique, avec un code projet spécifique.
- Revenus de la transition : quelle part de votre chiffre d’affaires provient de produits ou services dont la valeur est liée à la transition climatique (efficacité énergétique, matériaux bas-carbone, services de décarbonation) ?
Les scénarios climatiques dans le modèle financier
IFRS S2 impose une analyse de scénarios climatiques : l’entreprise doit évaluer sa résilience face à différentes trajectoires de réchauffement (scénario 1,5°C, 2°C, +3°C) et mesurer l’impact potentiel sur son modèle d’affaires à horizon 5, 10 et 30 ans.
Ce n’est pas un exercice que l’ERP réalise seul. Mais l’ERP est la source des données financières historiques (revenus par segment, coûts par type d’énergie, valeur des actifs par site) qui alimentent ces modèles de scénarios. Un module de planification financière (FP&A) correctement paramétré est le socle indispensable pour produire des analyses de scénarios auditables.
Adapter son ERP pour ISSB : modules et solutions en 2026
Modules ERP concernés
| Module | Données pour ISSB | Effort de configuration |
|---|---|---|
| Finance (comptabilité analytique) | Capex de transition par code projet, revenus par segment bas-carbone | Création de codes analytiques dédiés |
| Gestion des actifs (EAM) | Valeur et localisation géographique des actifs immobilisés | Enrichissement des fiches actifs avec coordonnées GPS |
| Achats / Supply chain | Émissions Scope 3 amont, spend par fournisseur | Intégration des facteurs d’émission ou plateforme ESG tierce |
| FP&A / Planification | Modélisation des scénarios climatiques, impact sur le P&L | Modules de simulation ou outil de planning connecté |
| ESG / Sustainability | Scope 1-2-3 consolidés, métriques IFRS S2 cross-sector | Activation des rapports ISSB natifs ou configurés |
Solutions ERP avec support ISSB en 2026
SAP est l’éditeur le plus avancé sur le sujet. SAP Sustainability Control Tower centralise les métriques ISSB S1/S2 préconfigurées et génère des rapports audit-ready. SAP Sustainability Footprint Management calcule les émissions directement depuis les transactions ERP, sans export vers un outil tiers. En septembre 2026, SAP a annoncé une approche “configure once, report across frameworks” permettant de réutiliser les mêmes données pour IFRS S2 et ESRS E1 (source : SAP News, septembre 2026).
Oracle Fusion Cloud inclut des modèles de rapports préconstruits pour la CSRD, la SEC et l’ISSB, permettant à une ETI de générer les trois formats depuis le même référentiel de données.
Workday combine les données RH et les données carbone dans une plateforme unique, ce qui est particulièrement pertinent pour les métriques ISSB S1 liées au capital humain et au social.
Microsoft Dynamics 365 et Cloud for Sustainability permettent une intégration des facteurs d’émission et la production de rapports ESG, avec des connecteurs vers les frameworks TCFD/ISSB.
Feuille de route en quatre étapes pour les ETI
- Cartographie des données disponibles (1 à 2 mois) : identifier dans l’ERP les données utilisables pour ISSB : valeur des actifs par site, capex par catégorie, revenus par segment. La plupart sont déjà là, mal étiquetées.
- Enrichissement du plan comptable analytique (1 mois) : créer des codes projets “transition climatique” pour tracer le capex vert dès le prochain exercice, et un segment “revenus bas-carbone” dans le compte de résultat analytique.
- Connexion Scope 1-2-3 à l’ERP (2 à 3 mois) : si votre ERP ne calcule pas encore les émissions nativement, connecter une plateforme carbone (Sweep, Greenscope, Persefoni) via API pour alimenter les métriques IFRS S2.
- Test de rapportage ISSB (1 à 2 mois) : produire un rapport IFRS S1/S2 pilote sur le dernier exercice clos, le soumettre à votre commissaire aux comptes pour évaluation de la qualité des données avant la vraie publication.
Interopérabilité ISSB-ESRS : produire une fois, publier deux fois
La bonne nouvelle : les deux référentiels convergent. En mai 2024, la Fondation IFRS et l’EFRAG ont publié un guide d’interopérabilité montrant que les entreprises soumises à la fois à la CSRD et à l’ISSB peuvent collecter, gouverner et valider leurs données une seule fois pour répondre aux deux exigences (source : IFRS Foundation, mai 2024). C’est le concept de “building blocks” : les ESRS intègrent les exigences ISSB comme socle, et y ajoutent les couches spécifiques à l’Europe (double matérialité, indicateurs d’impact).
En pratique, pour les divulgations climatiques, les entreprises qui publient sous ESRS E1 (changement climatique) couvrent l’essentiel de ce que demande IFRS S2, avec peu de points complémentaires à produire. Ce qui est spécifique ISSB et non couvert par ESRS : l’analyse de scénarios financiers chiffrés, la valorisation des actifs à risque physique et la traçabilité du capex de transition dans les états financiers (et non dans un rapport annexe).
Ce que les investisseurs regardent en priorité
Lors d’un processus de levée de fonds ou d’une revue ESG par un limited partner, les analystes financiers regardent en priorité dans le reporting ISSB :
- Les émissions Scope 3 et leur trajectoire de réduction, car elles révèlent l’exposition de la chaîne de valeur.
- Le capex de transition en proportion des investissements totaux, comme signal de l’engagement concret.
- Les actifs à risque physique élevé et leur poids dans le bilan, notamment pour les industriels et les foncières.
- Le prix interne du carbone utilisé dans les décisions d’investissement, indicateur de la maturité de la gouvernance climatique.
- La qualité de l’assurance externe sur les données : une assurance limitée (niveau audit léger) rassure moins qu’une assurance raisonnable (niveau audit financier complet).
Les erreurs qui font perdre la confiance des investisseurs ne sont pas des chiffres mauvais : ce sont des données manquantes, des périmètres non définis, ou des métriques présentées sans piste d’audit traçable jusqu’à la source dans l’ERP.
Pour aller plus loin sur le reporting ESG dans votre ERP, consultez notre guide CSRD et ERP : préparer le reporting durabilité en 2026 et notre article sur ERP et Scope 3 amont : collecter les données ESG fournisseurs. Si vous êtes concerné par l’allègement des obligations depuis la directive Omnibus, lisez aussi notre analyse : Omnibus UE 2026 : impact concret sur votre ERP ESG.